Le véritable Grand Échiquier et les profiteurs de guerre

Extrait de l’analyse publiée dans Diplomatie n°51 (juillet-août 2011).

Par Peter Dale Scott, professeur émérite de l’université de Berkeley (Californie).

« Dans les conseils du gouvernement, nous devons prendre garde à l’acquisition d’une influence illégitime, qu’elle soit recherchée ou non, par le complexe militaro-industriel. Le risque d’un développement désastreux d’un pouvoir usurpé existe et persistera. Nous ne devrons jamais laisser le poids de cette conjonction menacer nos libertés ou les processus démocratiques. Nous ne devons rien considérer comme acquis. Seules une vigilance et une conscience citoyennes peuvent garantir l’équilibre entre l’influence de la gigantesque machinerie industrielle et militaire de défense et nos méthodes et nos buts pacifiques, de sorte que la sécurité et la liberté puissent croître de pair. » Dwight David Eisenhower, Allocution de fin de mandat, extrait sur le « complexe militaro-industriel », 17 janvier 1961 (1).

Le mythe du Grand Échiquier : géopolitique et folie des grandeurs impériales
Dans mon livre La Route vers le Nouveau Désordre Mondial, j’ai résumé ainsi la dialectique des sociétés ouvertes : elles se sont tout d’abord étendues grâce à leur énergie, parvenant ensuite à un niveau supérieur impliquant plus d’entreprises et d’agences secrètes, qui par la suite finissent par affaiblir le pays à travers des guerres dévastatrices et inutiles (4). Je ne suis pas le seul à voir les États-Unis comme étant au stade final de ce processus, qui depuis la Renaissance a conduit l’Espagne, les Pays-Bas et la Grande-Bretagne à l’effondrement.
Une grande partie de ce que j’écris résume en fait les travaux d’auteurs comme Paul Kennedy et Kevin Phillips. Mais il y a un aspect que j’avais sous-estimé dans ce fléau qu’est l’expansionnisme : à quel point la domination peut créer l’illusion mégalomane de contrôle absolu et comment, en retour, cette illusion se cristallise dans une idéologie toute-puissante de domination. Je suis surpris par le fait que, jusqu’à présent, si peu de personnes aient pointé du doigt le caractère insensé, et même délirant, de ces idéologies au regard de l’intérêt général. Dans cet article, je vais expliquer comment ce qui peut paraître dément du point de vue du plus grand nombre fait sens dans la perspective restreinte de ceux qui tirent profit, au sein de l’entreprenariat privé, de la violence et du renseignement.

L’idéologie de la domination
L’idéologie de la domination fut définie pour les dirigeants britanniques par Sir Halford Mackinder en 1919 : « Qui gouverne l’Europe de l’Est domine le cœur continental ; qui gouverne le cœur continental domine l’île-monde ; qui gouverne l’île-monde domine le monde. » (5) Cette formule, bien que prononcée alors que la puissance de la Grande-Bretagne avait déjà commencé à décliner, exprimait bien l’inquiétude des planificateurs impériaux qui se percevaient comme les acteurs du « Grand Jeu » et qui, en 1809, avaient sacrifié une armée de 12 000 hommes dans les confins de l’Afghanistan. Complétée par Karl Haushofer et par d’autres chercheurs allemands dans le cadre de la soi-disant « science » qu’est la géopolitique, cette doctrine inspira notamment Hitler dans sa désastreuse Drang nach Osten (Marche vers l’Est), qui mit rapidement un terme aux espoirs de domination millénaire du IIIe Reich nazi. On pourrait alors penser que la leçon tirée des aventures de Napoléon et de Hitler aurait mit fin à toutes les illusions de voir une seule puissance dominer « l’île-monde », sans parler de dominer le monde.
Kissinger est de ceux qui semblent avoir retenu la leçon, lorsqu’il écrivit : « Par géopolitique, je parle d’une approche qui se préoccupe des exigences de l’équilibre » (6). Néanmoins (principalement en raison de son engagement pour l’équilibre dans l’ordre mondial), Kissinger fut mis sur la touche par les événements du milieu des années 1970, qui virent le triomphe de l’idéologie de la domination globale exprimée par des penseurs comme Zbigniew Brzezinski (7).
Brzezinski a lui-même reconnu que ses machinations inutiles en Afghanistan en 1978-79 produisirent en réponse Al-Qaïda et le terrorisme jihadiste. Interrogé en 1998 pour savoir s’il regrettait son aventurisme, Brzezinski répondit : « Regretter quoi ? L’idée d’une opération secrète était excellente. Elle précipita les Russes dans le piège afghan et vous voulez que je le regrette ? Le jour où les Soviétiques ont franchi la frontière, j’ai écrit au président Carter, lui disant précisément : « Nous avons à présent l’opportunité d’offrir à l’URSS sa guerre du Vietnam. » Le Nouvel Obs : Et vous ne regrettez pas non plus d’avoir soutenu le fondamentalisme islamique, qui a donné des armes et des conseils aux futurs terroristes ? Brzezinski : Qu’est-ce qui est le plus important dans l’Histoire du monde ? L’existence des talibans ou la chute de l’empire soviétique ? Quelques musulmans surexcités ou la libération de l’Europe centrale et la fin de la guerre froide ? ».
Lorsqu’on lui demanda si le fondamentalisme islamique représentait une menace au niveau mondial, Brzezinski répondit : « C’est absurde ! » (8)
D’une certaine façon, le Brzezinski post-Afghanistan est devenu plus modéré dans ses attentes vis-à-vis de la puissance américaine : il a notamment mis en garde contre la guerre du Golfe de 1990 et contre les agitations du vice-président Cheney visant à des frappes préventives contre l’Iran. Mais il n’est jamais revenu sur sa rhétorique rappelant Mackinder, qu’il exposa dans son livre de 1997, Le Grand Échiquier, redonnant vie à l’illusion de « contrôle » sur le centre eurasiatique : « Pour la première fois, une puissance extérieure au continent eurasiatique s’est non seulement élevée au rang d’arbitre des relations entre les États d’Eurasie, mais aussi de puissance globale dominante. La défaite et la chute de l’Union soviétique ont parachevé l’ascension rapide des États-Unis comme seule et, de fait, première puissance mondiale réelle. » [p.23]
« Pour l’Amérique, l’enjeu géopolitique principal est l’Eurasie [...] Aujourd’hui, c’est une puissance extérieure qui prévaut en Eurasie. Et sa primauté globale dépend étroitement de sa capacité à conserver cette position. » [p.56] « Dans la terminologie abrupte des empires du passé, les trois grands impératifs géostratégiques se résumeraient ainsi : éviter les collusions avec les vassaux et les maintenir dans l’état de dépendance que justifie leur sécurité ; cultiver la docilité des sujets protégés ; empêcher les barbares de former des alliances offensives. » [p.68] (9)
Ce genre de commentaires agressifs n’est pas spécifique à Brzezinski. Son appel à une domination unilatérale fait écho à la publication en 1992 du DPG (Defense Planning  Guidance) préparé pour le secrétaire à la Défense Dick Cheney par les néoconservateurs Paul Wolfowitz et Lewis « Scooter » Libby :
« Nous devons maintenir les mécanismes permettant de dissuader tout concurrent potentiel ne serait-ce que d’aspirer à un rôle régional ou global plus important. » (10) Ceci est repris aussi bien par l’étude du PNAC en 2000, Rebuilding America’s Defenses, que dans la Stratégie de Sécurité Nationale du tandem Bush-Cheney de septembre 2002 (National Security Strategy, NSS 2002). Enfin, il est résumé dans le document stratégique mégalomane du JCS [Joint Chiefs of Staff, le Comité d’États-majors Interarmées des États-Unis] intitulé Joint Vision 2020 : « La domination totale et globale signifie la capacité pour les forces des États-Unis, opérant seules ou avec des alliés, de vaincre n’importe quel adversaire, et de contrôler n’importe quelle situation entrant dans la gamme des opérations militaires. » (11)
Une rhétorique si dépassée n’est pas en phase avec la réalité, elle est dangereusement insensée, et même probablement délirante.
Elle est cependant utile, voire vitale, pour ces entreprises qui se sont habituées à engranger les bénéfices de la guerre froide, et qui ont dû faire face aux importantes coupes effectuées aux États-Unis dans le budget de la Défense à la suite de la chute de l’Union soviétique.
Ces entreprises sont rejointes par d’autres groupes (évoqués ci-après) qui ont également intérêt à préserver l’idéologie de la domination à Washington. Cela inclut les nouveaux pourvoyeurs de services militaires privatisés, ou ce que l’on peut appeler la violence entrepreneuriale, créés en réponse à ces coupes dans le budget de la Défense.

Notes :
(1) Dwight David Eisenhower, « Military-Industrial Complex Speech », 17 janvier 1961, http://avalon.law.yale.edu/20th_century/eisenhower001.asp.
(2) Un ancien dirigeant de la SAIC dans « Washington’s $8 Billion Shadow », Donald L. Barlett et James B. Steele, Vanity Fair, mars 2007, http://www.vanityfair.com/politics/features/2007/03/spyagency200703?currentPage=1
(3) The Economist, 8 juillet 1999.
(4) Peter Dale Scott, La Route vers le Nouveau Désordre Mondial, éditions Demi-Lune, Paris, 2010.
(5) Halford J. Mackinder, Democratic Ideals and Reality, (Holt, New York, 1919).
(6) Henry Kissinger dans Colin S. Gray et G. R. Stone, Geopolitics, Geography, and Strategy (Frank Cass Publishers, Portland, 1999).
(7) Concernant les événements ayant conduit à l’éviction de Kissinger, voir La Route vers le Nouveau Désordre Mondial, pp. 87-101.
(8) Le Nouvel Observateur, 15-21 janvier 1998. Fermement déterminé à affaiblir l’Union soviétique, Brzezinski persuada également Carter de mettre un terme aux sanctions contre le Pakistan, qui cherchait à se procurer l’arme nucléaire (David Armstrong et Joseph J. Trento, America and the Islamic Bomb: the Deadly Compromise, Steerforth, 2007). Ainsi, l’obsession de Brzezinski concernant l’Union soviétique contribua à créer, comme conséquences inattendues, Al-Qaïda et l’arsenal atomique islamique.
(9) Zbigniew Brzezinski, Le Grand Échiquier : L’Amérique et le reste du monde, p.23, p.56, p.68.
(10) Mémorandum du 18 février 1992, http://www.gwu.edu/~nsarchiv/nukevault/ebb245/index.htm.
(11) « Joint Vision 2020 Emphasizes Fullspectrum Dominance », DefenseLink,
http://www.defenselink.mil/news/newsarticle.aspx?id=45289.

Publié dans le magazine Diplomatie n°51 (juillet-août 2011). Tous droits réservés.
Aucune reproduction n’est autorisée sans l’autorisation de l’éditeur (Areion Group).

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