Il n’y a pas de peuple heureux

Par Philippe Moreau Defarges, chercheur et codirecteur du rapport RAMSES, auteur notamment de La guerre ou la paix, les vingt-cinq questions décisives, Armand Colin (automne 2009)

Selon un dicton bien connu, les peuples heureux n’ont pas d’histoire. Donc ils n’existent pas. Tous les peuples sont des produits de l’histoire. Ils naissent, vivent et même meurent dans le sang et la souffrance. Les Européens, pendant des siècles, pratiquent la guerre avec enthousiasme ; cela ne les empêche pas de chercher de « bons sauvages », populations innocentes vivant en harmonie avec la nature. Ainsi les Indiens des Caraïbes ou les Polynésiens des îles du Pacifique… Le travail des ethnologues a le plus souvent volatilisé ces visions des paradis terrestres. Ces peuples d’avant l’histoire (?) ont leurs peurs, leurs violences, leurs folies. De plus, les Européens ont fini par arriver, montrant à ces peuples qu’à tout moment peut surgir d’au delà de l’horizon un cataclysme imprévu. Le paradis, c’est toujours l’ailleurs : eldorados introuvables ; âges d’or idéalisés qui n’ont jamais existé sous la forme dont l’on se souvient d’eux. Tout comme il n’y a pas grand homme pour son valet de chambre, il n’y a pas de nation exemplaire pour celui qui connaît un peu l’histoire.

Paradis, enfer, endroit, envers
L’histoire ne cesse de faire des pieds de nez. Les peuples qu’elle couvre de dons attirent les convoitises et donc les prédateurs. Que d’innocences piétinées ! Ce qui aujourd’hui est un avantage se retourne le lendemain en handicap et vice versa.

Il n’y a pas paradis sans… envers, sans enfer
L’histoire ne manque pas d’âges d’or, du siècle d’Auguste à celui de Louis XIV, de la Bagdad des Abbassides à la Chine des Ming. Dans toutes ces époques, il y a un paradis : la cour du maître, avec ses parcs et ses châteaux. Paradis précaire, dont on est membre tant que le maître le veut bien ! Paradis angoissant, dans lequel il faut toujours plaire ou au moins ne jamais déplaire ! Sous le paradis, il existe sinon un enfer, au moins quelques réalités pénibles : paysans enchaînés à la terre, esclaves des plantations, prolétaires des manufactures… Tout paradis est une construction incertaine, masquant sa fragilité par des jeux d’apparences.
Ainsi l’odeur pestilentielle de Versailles, avec ses marécages aux millions de moustiques, est-elle masquée, supprimée par une surabondance de costumes, de spectacles, de fêtes… Versailles résume le destin terrible des paradis. Versailles vit un peu plus d’un siècle. Avec la Révolution française, le conte de fée est fini. Versailles est voué à l’occupation (Prussiens en 1870-1871), à la diplomatie (1919) et enfin au tourisme.

Mais y a-t-il, dans l’enfer, un petit coin de paradis ?
Dans les camps de concentration (Kolyma, Auschwitz…), au fond de l’horreur, peut-il y avoir des paradis ? Il semble bien que oui, selon certains témoins : un regard furtif, un geste de gentillesse, peut-être même une histoire d’amour…
Enfer et paradis sont très proches. Le bonheur éternel, ne serait-ce pas la monotonie éternelle ? Quant à l’enfer, au moins lorsqu’il est raconté par Dante, il a le mérite de flamber de toutes les passions de la vie. Le paradis n’existe qu’au passé. Les âges d’or de l’histoire sont remplis de massacres et d’injustices, mais leur éclat unique vient de ce qu’ils sont pleins de banquets, de bals, de feux d’artifice, qui, comme les astres morts, continuent de rayonner des décennies, des siècles après l’extinction des lumières.

Enfers…
N’y a-t-il pas quand même des peuples ayant plus ou moins de chance que d’autres ? Il n’y a en fait que des conjonctions de forces, de circonstances, qui finissent toujours par déraper. Quelques exemples donnent autant de coups de projecteur sur les jeux de miroir ou d’ombre que suscitent ces notions d’enfer et de paradis. Tout peuple est dans l’histoire. S’il la nie, elle le broie. S’il se laisse griser par elle, il est également anéanti. La défaite n’est jamais loin de la victoire ! Les dieux punissent tant ceux qui ont l’arrogance d’être heureux que ceux qui ne sont jamais rassasiés de malheur.

La Chine
Comme d’autres, elle se persuade, au moins jusqu’au milieu du XIXe siècle, qu’elle est l’Empire harmonieux, son ordre étant soumis au mandat du Ciel. La Chine, même si elle ne cesse d’attendre le déferlement brutal des nomades, est alors à l’abri (à l’ouest, des steppes immenses ; à l’est, un océan infini). La Chine a tout inventé. Elle atteint une forme de perfection, qui, d’ailleurs, fascina beaucoup d’Européens, de Marco Polo à Voltaire. À la fin du XVIIIe, lorsque la mission Macartney tente d’établir des liens commerciaux entre l’Angleterre et la Chine, celle-ci répond qu’elle n’a besoin de rien, qu’elle produit tout ce qu’il lui faut. Or, un demi-siècle plus tard, avec les guerres de l’Opium, la Chine est ouverte à coups de canon. L’Empire du Milieu s’effondre et ne se reconstitue qu’après une descente aux enfers. Au fond de l’enfer des guerres tant civiles qu’étrangères, la Chine redevient, ou plutôt est persuadée de redevenir, un paradis. C’est l’ère maoïste. En fait, le paradis est un enfer pour des centaines de millions de Chinois. La Chine, en se croyant le monde, oublie qu’aussi éternelle et colossale qu’elle soit, elle n’est qu’une partie de ce monde.
La Chine des années 2000, avec sa renaissance spectaculaire, peut-elle redevenir le pays de l’Harmonie, le Centre du monde, le Monde ? L’Empire du Milieu est irrémédiablement mort. La Chine est désormais l’usine de la planète, ce qui suggère bien que sa richesse dépend de sa capacité à fournir les autres en biens de toutes sortes. Les Chinois étaient l’humanité, la Civilisation. L’effroyable cassure de la seconde moitié du XIXe siècle et de la première moitié du XXe constitue une fracture irréversible. Les Chinois sont désormais des hommes parmi d’autres. Plus de paradis, plus d’enfer, juste une société à faire vivre.

La Russie
Elle est et se veut la terre du malheur. La construction de la Russie se fait dans l’extrême. Ainsi Saint-Pétersbourg édifié sur des marais pestilentiels… Plus le tsar est cruel, plus il est grand ! Comme le ressassent tant Dostoïevski que Tolstoï ou Soljenitsyne, la Russie est désignée par Dieu pour sauver l’humanité. La souffrance est la chair même de la Russie. Avec la révolution soviétique, le grand rêve russe s’accomplit enfin. L’utopie marxiste-léniniste doit accoucher du premier paradis sur Terre, la patrie du socialisme. Une douleur extrême (paysans dépossédés de leurs terres, populations déportées, villes monstrueuses et sinistres) mettra au monde l’Homme nouveau, débarrassé des vieux égoïsmes. Les intellectuels, toujours prêts à croire au paradis, se bousculent pour admirer le laboratoire soviétique. Mais le paradis est un enfer. Qui veut le reconnaître ? Il y a bien André Gide avec Retour de l’URSS (1936), et une poignée d’esprits lucides !
Cette tragédie grandiose se termine lamentablement en mélodrame petit-bourgeois : la patrie du socialisme, vieillissante, momifiée, n’est plus qu’une machine sclérosée au service de bureaucrates bedonnants. Le paradis n’était finalement qu’un vaste village Potemkine, un enfer grisâtre ! Mais cet enfer laisse, chez les Russes, une nostalgie insurmontable, une blessure inguérissable. Après tant de siècles de servage, de knout, de goulag, la Russie peut-elle vivre normalement ? Le malheur peut devenir une drogue sans laquelle l’on ne peut vivre. La Russie, en se résignant à n’être ni le paradis, ni l’enfer, se désacralise, se normalise. Elle n’est plus qu’une nation parmi d’autres. L’enfer de la banalité !

La Corée du Nord ou l’enfer absolu ?
Pyongyang fournit le meilleur des décors pour mettre en scène l’enfer. En même temps, c’est un enfer tellement humain. Le dictateur suprême fait éduquer ses enfants dans les écoles les plus huppées de la très bourgeoise Suisse. Les dignitaires du régime se bousculent pour écouter la musique occidentale « décadente » dès que l’occasion leur en est offerte. L’homme de la rue trafique dès qu’il le peut (ainsi la prolifération des commerces de toutes sortes sur la frontière Corée du Nord-Chine). Toutes ces fêlures dans l’enfer nord-coréen confirment que, dès que se faufile un peu de vie, des petits morceaux de paradis fleurissent.

… et paradis
Les États-Unis, eux, sont « la cité sur la colline ».
Ils ont tout pour être le paradis : deux océans les protégeant des agresseurs ; un territoire immense et généreux ; une population d’immigrants libérés des chaînes du passé et faisant repartir l’histoire à zéro. Mais le paradis américain se construit sur au moins deux crimes : la quasi-extermination des habitants d’avant (qui, pourtant, avaient, eux aussi, leur paradis, celui d’une fusion avec la nature) ; un esclavage à grande échelle. En outre, comme la Chine ou d’autres, les États-Unis apprennent vite qu’ils ne sont pas une île ; leur industrie, leur prospérité requièrent l’échange, donc leur imposent de veiller à la sécurité des mers, à l’ouverture des autres continents – ce qui, parfois, impose de faire la guerre.
En ces années 2000, les Américains croient-ils encore que l’American way of life constitue le paradis sur Terre ? Les années 1950 sont représentées comme le temps d’une Amérique heureuse (Happy Days) : des couples sagement amoureux, de beaux enfants souriants, de jolies maisons avec un gazon impeccable. Mais, comme le relate la Bible, le paradis requiert l’innocence… et l’ignorance.
De la débâcle du Vietnam à Guantanamo, les États-Unis ne cessent de perdre leur innocence. Ils découvrent inexorablement qu’ils ne sont pas le paradis, mais ils ne peuvent pas renoncer à cette représentation d’eux-mêmes. Comment vivre sans la certitude que l’avenir sera toujours meilleur, que les États-Unis sauront toujours rebondir, que surgira toujours un individu exceptionnel (Franklin D. Roosevelt ou… Barack Obama) pour redonner confiance aux Américains ? Les États-Unis sont, eux aussi, dans l’histoire avec ses défaites, ses usures, ses trahisons, ses mensonges. Le paradis américain a pris des rides et beaucoup de graisse.

Et la France ?
Pour beaucoup, elle est un petit paradis avec ses paysages paisibles, ses terroirs, ses villages bien ordonnés, son goût du bien vivre. En 1929, l’écrivain allemand Friedrich Sieburg (1893-1964), francophile… séduit par le nazisme, se demande si Dieu est français. Heureux comme Dieu en France ! Or la France de cette époque est entre deux tragédies, celle de la saignée de la Première Guerre mondiale, et celle de l’occupation. Pour les Allemands qui allaient s’enfoncer dans douze années de nazisme, peut-être fallait-il se convaincre qu’il y avait bien quelque part un paradis… dont ils profiteraient un jour.
Pour beaucoup de Français, leur pays est évidemment le paradis. Mais les paradis, parce qu’ils sont conçus pour arrêter le temps, sont condamnés à s’évanouir, se dissolvant dès que l’on tente de les saisir. La France paysanne – « la terre qui ne ment pas » – se rend compte en 1940 qu’elle ne fait pas le poids face à la discipline et à la mécanique allemandes. Si la France veut survivre, elle ne peut se complaire dans Le bonheur de Barbézieux (Jacques Chardonne, l’écrivain préféré de François Mitterrand), elle doit impérativement se moderniser. Et puis, les paradis attirent beaucoup de gens (touristes, migrants, etc.). Ils finissent par se vendre, tout en tentant vainement de se barricader.

Alors la Suisse ?
De 1815 aux deux guerres mondiales, elle est le pays préservé, celui dont les Européens, lorsqu’ils s’entretuent, respectent la neutralité. C’est le bonheur suisse avec ses pâturages, ses chalets, ses vaches. La Suisse a de la chance  : les puissances européennes, dans leurs affrontements périodiques, ont besoin d’un lieu discret et confortable où l’on se rencontre pour commercer ou négocier. Le paradis suisse reste dans le monde. Ainsi la Suisse, soucieuse de préserver sa tranquillité et sa prospérité, ménage-t-elle l’Allemagne nazie… En ces années 2000, le « paradis » fiscal plie devant les pressions internationales.
Les notions de paradis et d’enfer suggèrent un monde organisé autour du bien et du mal. Mais l’Histoire n’est pas régie par la morale, elle est modelée par des dynamiques aveugles. Celles-ci peuvent produire des moments heureux ou malheureux, tous voués à se décomposer.

Publié dans le magazine DIPLOMATIE n° 39(mai-juin 2009). Tous droits réservés.
Aucune reproduction n’est autorisée sans l’autorisation de l’éditeur (Areion Group).

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