Le Grand Baloutchistan

Le «Grand Baloutchistan»: quelle valeur géostratégique ?      
Par Vincent Eiffling, assistant de recherche à l’Université catholique de Louvain (Belgique).

Quelque peu oublié, le « Grand Baloutchistan » (1) n’en demeure pas moins un enjeu géostratégique en pleine turbulence dont les évolutions futures sont susceptibles à terme de se répercuter sur l’ensemble des rapports de force asiatiques.

Le « Grand Baloutchistan », qui s’étend depuis la province iranienne du Sistan-Baloutchistan jusqu’à la province pakistanaise du Baloutchistan en passant par le Sud de l’Afghanistan, représente une zone de turbulence et d’instabilité récurrente. De ce fait, cette région de l’Asie du Sud constitue une source de préoccupation constante pour deux États directement concernés : l’Iran et le Pakistan.
Le caractère tribal de la société baloutche se conjugue avec une mémoire collective marquée par un sentiment profond de lutte contre l’oppression et la domination de l’envahisseur au fil de l’histoire. Cette combinaison d’éléments explique aujourd’hui en partie le rejet par de nombreux Baloutches de l’autorité centrale exercée et représentée par Islamabad et Téhéran. Or, les provinces baloutches possèdent une valeur géopolitique et géostratégique intrinsèque du fait de leur position, de leur dimension et de leur configuration. Cette importance rend naturellement d’autant plus critique la nécessité pour les dirigeants iraniens et pakistanais de garder ces provinces sous leur contrôle. Pour l’heure, la stratégie qui prévaut de part et d’autre de la frontière privilégie l’usage de la force au détriment du compromis négocié, renforçant ainsi une rancœur qui ne fait qu’accentuer l’esprit de résistance à l’origine de la cause baloutche.

Le Sistan-Baloutchistan : une périphérie sous surveillance
Loin d’être homogène, la population iranienne se caractérise par sa grande diversité, les Perses représentant à peine plus de 50 % de la population. Cependant, pour la majorité des Iraniens, cette diversité ethnique n’est en rien incompatible avec un sentiment d’appartenance nationale fort. Les Kurdes et les Baloutches font ici exception, ces derniers – sunnites et non-persanophones – étant aujourd’hui à l’origine des velléités autonomistes les plus violentes à l’encontre de Téhéran.
Pour le régime iranien, la province du Sistan-Baloutchistan constitue un élément clé du territoire national. Son importance la rend de ce fait incompatible avec toutes les revendications autonomistes susceptibles à terme d’encourager la route vers l’indépendance. Cette province, qui abrite approximativement 1,5 million de Baloutches pour une population totale avoisinant les 2,3 millions d’habitants, est aussi la plus grande du territoire iranien. Dans le même temps, la population y est également la plus pauvre et le taux d’analphabétisme y est le plus élevé du pays. Les Baloutches rencontrent en outre de nombreuses difficultés pour se sortir de leur précarité et l’espoir d’accéder un jour à une haute fonction au sein de l’appareil d’État iranien relève tout simplement pour eux de la chimère. Dans les faits, les Baloutches iraniens souffrent toujours de la discrimination, politique et économique, imposée par le régime de Téhéran.
Cette situation sociale difficile a contribué à l’émergence d’une économie parallèle, liée aux activités criminelles et principalement au trafic de la drogue en provenance d’Afghanistan. La porosité de la frontière entre l’Iran, le Pakistan et l’Afghanistan, ainsi que la grande circulation inter-frontalière entre les populations tribales ont favorisé cette activité. La région est ainsi devenue l’une des principales voies de passage pour le trafic mondial de l’héroïne, si bien qu’un rapport des Nations Unies estimait en 2005 que près de 60 % de la production afghane de produits opiacés transitait par le territoire iranien. Le trafic, mais également la consommation de drogue, affectent les populations locales et contribuent à l’instabilité et au retard de la province. Le gouvernement iranien tente bien de lutter contre les passeurs, mais le territoire concerné demeure trop étendu, au regard des moyens mis en œuvre, pour espérer pouvoir totalement endiguer le phénomène. En outre, cette activité criminelle s’avère particulièrement lucrative, à tel point que les trafiquants ne se laissent pas vite dissuader. À la drogue se greffe également le trafic d’armes, lequel permet aux trafiquants d’étoffer considérablement leur arsenal pour minimiser les risques face aux forces de sécurité iraniennes. Certains groupes, équipés de roquettes et de jumelles de vision nocturne, s’organisent selon un schéma proche de celui d’une milice paramilitaire (2). La lutte armée contre les trafiquants de drogue aurait jusqu’à présent coûté la vie à plus de 3 300 militaires et policiers iraniens depuis la révolution de 1979. La situation est devenue à ce point préoccupante qu’en avril 2009, le chef de la police iranienne a annoncé le retrait total de la police civile de la région. Le relais a désormais été pris par les Gardiens de la Révolution et par la milice du Bassidj, qui ont vu leur champ d’action considérablement élargi pour l’occasion, afin de lutter de manière plus efficace contre les trafiquants mais aussi contre les activistes sunnites de la cause baloutche.
D’un point de vue géographique, la position du Sistan-Baloutchistan confère à l’Iran un atout d’une valeur indéniable, dans la mesure où elle lui procure une profondeur stratégique sur le plan de la façade maritime, permettant  à Téhéran de s’étendre au-delà du détroit d’Ormuz, vers le golfe d’Oman, antichambre de la mer d’Arabie et au-delà, vers l’océan Indien. Conscient de cet état de fait, l’Iran a entamé en 2002, avec l’assistance financière et logistique de l’Inde, la construction d’un nouveau port en eau profonde à Chabahar. Pour Téhéran, la réalisation de ce projet situé à son extrémité orientale relève d’un intérêt vital dans l’hypothèse de tensions débouchant sur une obstruction – totale ou partielle – du détroit d’Ormuz, par lequel transitent chaque année plus de 40 % des exportations mondiales de pétrole. Les deux autres principaux ports du pays, celui de la ville de Busherh, qui abrite par ailleurs la première centrale nucléaire iranienne, tout comme celui de Bandar-Abbas, qui fait face au détroit d’Ormuz, sont en effet beaucoup trop vulnérables aux répercussions éventuelles de possibles tensions dans le golfe Persique. L’aménagement du port de Chabahar s’inscrit donc dans une politique de diversification portuaire dont les répercussions contribuent au développement structurel et économique de l’Est du territoire iranien. Aussi, bien que le sous-sol du Sistan-Baloutchistan ne soit pas riche en hydrocarbures, la province est appelée à jouer un rôle essentiel dans le développement économique de l’Iran, en devenant la plaque tournante des relations commerciales entre la république islamique et les pays asiatiques.

Le Baloutchistan pakistanais : entre potentialités et incertitudes
Plus encore que sa consœur iranienne, la province baloutche du Pakistan s’illustre par des caractéristiques intrinsèques qui lui confèrent une plus-value géopolitique et géostratégique indéniable. La pleine exploitation du potentiel de la province est cependant mise en question par l’insécurité récurrente qui y sévit depuis plusieurs années. À l’instar du Sistan-Baloutchistan iranien, le Baloutchistan pakistanais souffre d’un retard économique conséquent. Selon un rapport parlementaire pakistanais, 47 % de la population y vivrait sous le seuil de pauvreté (3). En conséquence, le taux d’alphabétisation y est particulièrement faible, presque la moitié de la moyenne nationale. Le Baloutchistan est également la province la plus grande du Pakistan puisqu’elle en recouvre 42 % du territoire. On comprend dès lors que les Pendjabi, ethnie dominante qui représentent 48 % de la population pakistanaise, ne puissent envisager l’indépendance de la province, les Baloutches ne représentant quant à eux que 3 % de la population du pays.
Or, malgré une situation économique précaire, le Baloutchistan est paradoxalement une province où abondent les richesses, ce qui suscite naturellement des convoitises. Les conditions d’exploitation du sous-sol y sont ainsi particulièrement dénoncées et constituent de ce fait aujourd’hui l’une des causes principales à l’origine des griefs entre les Baloutches et Islamabad. Le sentiment d’une expropriation et d’une spoliation des ressources naturelles est en effet fortement ancré dans l’esprit de la population baloutche. L’exemple du gaz naturel est particulièrement éloquent dans la mesure où, si la province souffre d’un retard économique conséquent par rapport au reste du pays, elle n’en constitue pas moins le réservoir énergétique, à l’image du gisement gazier de Sui, le plus important du Pakistan. Au total, le Baloutchistan subvient à la demande nationale en gaz naturel pour un montant estimé entre 36 et 45 % de celle-ci. En dépit de cela, de nombreux districts de la province demeurent sans accès au gaz, y compris à proximité immédiate du gisement de Sui. Sur les 26 districts que comptent le Baloutchistan, seuls quatre d’entre eux sont ainsi alimentés en gaz naturel. De plus, la province n’a jusqu’à aujourd’hui perçu que 12,4 % des royalties qui lui étaient dues pour l’exploitation de cette ressource.
Si plusieurs projets de développement de grande ampleur ont bien été initiés du temps du président P. Musharraf, force est de constater que ceux-ci l’ont été sans consultation avec les Baloutches, mais également sans volonté d’en partager les bénéfices avec ces derniers. Dans le même temps, le gouvernement pakistanais a renforcé sa présence militaire dans la région, particulièrement à proximité des sites d’exploitation des richesses naturelles. Cette politique n’a fait qu’accentuer, dans l’esprit des locaux, le sentiment d’une « colonisation » de la province par les Pendjabi aux commandes à Islamabad.
Outre ses réserves gazières, le Baloutchistan regorge également d’importantes quantités de charbon, d’or, d’argent, de cuivre, d’aluminium, de platine et surtout d’uranium. En outre, la côte baloutche constitue la majeure partie de la façade maritime pakistanaise, procurant à Islamabad une zone économique exclusive de 180 000 km2 potentiellement riche en pétrole, gaz et minéraux (4).
En plus de ses richesses naturelles, sa position de « fenêtre » sur l’océan Indien conforte encore davantage l’importance du Baloutchistan pour l’État pakistanais. Ormara et Gwadar, deux des trois bases navales du pays, sont ainsi situées sur la côte baloutche. Le port de Gwadar, situé à l’extrémité occidentale de la province, permet pour sa part au Pakistan de se rapprocher du détroit d’Ormuz. Sur le plan stratégique, la localisation de Gwadar, à l’extrême Ouest du pays, en fait une base navale moins vulnérable que celle de Karachi, située à 450 km plus à l’est et déjà soumise à plusieurs reprises à un blocus de la marine indienne, comme ce fut le cas à l’occasion du conflit du Kargil, en 1999. Les enjeux stratégiques et géopolitiques liés au développement de ce nouveau port en eau profonde, achevé en 2007, sont pour le moins complexes et intègrent une multitude d’acteurs au-delà du seul État pakistanais.

Extrait de l’Analyse publiée dans Diplomatie n°50 (mai-juin 2011).

Notes :
(1) Afin d’éviter toute confusion avec la province pakistanaise du Baloutchistan, nous utiliserons ici l’expression « Grand Baloutchistan » afin de désigner l’ensemble des territoires occupés par les Baloutches.
(2) A. K. Wiig, Islamist Opposition in the Islamic Republic : Jundallah and the Spread of Extremist Deobandism in Iran, Norwegian Defence Research Establishment, juillet 2009, 40 p.
(3) Senate of Pakistan, Report of Parliamentary Committee on Baluchistan, novembre 2005, 10 p.
(4) Frédéric Grare, Baloutchistan : le conflit oublié, Outre-Terre, 2010/1, n° 24, p. 325-336.

Publié dans le magazine Diplomatie n°50 (mai-juin 2011). Tous droits réservés.
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